"Le règne des apparences", de Bernard Werber

« Alors qu'il patientait tranquillement sur la chaise inconfortable d'une salle d'attente de médecin, Gabriel Nemrod eut soudain l'impression que, face à lui, le tableau bougeait sur la paroi. Puis le mur tout entier vibra, se distordit jusqu'à finalement disparaître. Autour de lui, nul n'en parut affecté. Pourtant, à la place de la cloison, apparaissait désormais en caractères épais le mot : MUR avec, entre parenthèses : (EPAISSEUR. CINQUANTE CENTIMÈTRES. IMPRESSION PLÂTRE VERS L'INTÉRIEUR ET BÉTON VERS L'EXTÉRIEUR. EXISTE POUR PROTÉGER DES INTEMPÉRIES).

Les lettres flottaient dans l'air.

Gabriel resta quelques secondes à fixer cette bizarre apparition et aperçut par transparence ce qu'avait masqué le mur : la rue et ses passants. Il s'avança, passa une main au travers. Quand il recula, il y eut de nouveau comme un flou et le mur reprit sa place. Un mur normal, tout à fait normal.

Il haussa les épaules et se dit qu'il avait été victime d'une hallucination. Après tout, s'il était venu consulter, c'est qu'il était las des migraines qui l'assaillaient sans cesse. Il se secoua et se décida à sortir pour marcher un peu dans la rue.

Etrange quand même, cet objet remplacé par les lettres de son nom...

Gabriel Nemrod enseignait la philosophie dans un lycée et il se souvint avoir donné un cours sur le thème du signifiant et du signifié. N'avait-il pas appris à ses élèves que les choses n'existaient pas tant qu'on ne les avait pas nommées ? Il se massa les tempes. Peut-être se laissait-il trop envahir par les questionnements de son métier. La veille, il avait relu la Bible : Dieu avait donné à Adam le pouvoir de nommer les animaux et les objets... Et avant, ils n'existaient pas ?

Gabriel finit par oublier l'incident. Les jours suivants, il ne se produisit rien de spécial.

Un mois plus tard, cependant, prenant la place d'un pigeon qu'il observait, il vit s'inscrire le mot : PIGEON, et entre parenthèses : (327 g, MALE, PLUMES DE COULEUR GRIS NOIR, ROUCOULEMENT DO-MI BEMOL, LEGER BOITILLEMENT DE LA PATTE GAUCHE. EXISTE POUR ÉGAYER LES JARDINS.)

Cette fois, le mot définissant l'animal flotta dans l'air pendant une vingtaine de secondes. Il approcha sa main pour le toucher et le mot : PIGEON s'envola aussitôt avec sa parenthèse au complet. Ce ne fut que haut dans le ciel qu'il redevint oiseau, suivi aussitôt de quelques femelles roucoulantes.

Le troisième incident eut lieu à la piscine municipale proche de chez lui. Alors qu'il nageait paisiblement, il vit apparaître en grosses lettres le mot : PISCINE, et entre parenthèses : (REMPLIE D'EAU CHLORE. EXISTE POUR L'AMUSEMENT DES ENFANTS ET LA MUSCULATION DES ADULTES.)

C'en était trop. Convaincu de sombrer dans la démence, il se rendit tout droit chez un psychiatre. Et là, il reçut le choc de sa vie. Au sortir de la consultation qui s'était achevée sur la prescription d'anxiolytiques, il croisa un miroir en pied dans le couloir. En lieu et place de sa personne, il aperçut une étiquette sur laquelle était inscrit : HUMAIN (1m70, 65 KILOS, ALLURE BANALE, AIR FATIGUE, LUNETTES. EXISTE POUR DÉTECTER LES ERREURS DU SYSTÈME).  »



Lu dans L'Arbre des possibles et autres histoire, de Bernard Werber